La campagne Interferenze a été photographiée à la Centrale Montemartini. Construite au début du XXe siècle sur la rive gauche du Tibre, cette centrale électrique fut la première usine publique de production d’électricité de Rome avant d’être transformée, en 1997, en antenne des Musées du Capitole. Sa nature hybride, à la croisée de la statuaire classique et de l’archéologie industrielle, constitue le principe générateur de la campagne.
Ici, les images ne se contentent pas d’utiliser le lieu comme décor : elles en prolongent la logique intrinsèque. La Centrale Montemartini devient ainsi le théâtre d’un imaginaire impossible, un espace où des éléments issus d’univers apparemment incompatibles cessent de s’exclure pour coexister, donnant naissance à de nouveaux récits.
« La Centrale Montemartini est un lieu métaphysique, un espace intermédiaire où l’âge des dieux et celui des machines, le mythe et le progrès, la mémoire et l’invention n’appartiennent plus à des temporalités distinctes. Ici, la beauté classique des statues romaines entre en résonance avec la grandeur imposante des turbines et des chaudières qui ont alimenté la modernité industrielle. Des fragments d’éternité païenne surgissent au cœur des cathédrales de la technologie, dans un espace qui échappe à toute catégorisation. Plus qu’un musée, la Centrale Montemartini est un lieu alchimique où se rejoue sans cesse la féconde contamination entre différents univers.
Le résultat de cette rencontre est une transmutation qui n’affecte pas les éléments pris individuellement, mais le champ de forces qu’ils génèrent entre eux. Quelque chose d’autre prend alors forme, quelque chose d’irréductible à la simple somme de ses parties.
Privée du cadre chronologique propre au musée, l’Antiquité n’appartient plus exclusivement au passé ; privés de leur fonction, les machines cessent d’être de simples vestiges de la modernité. Par leur juxtaposition, toutes deux s’affranchissent de la linéarité de l’histoire et se recomposent en une nouvelle constellation de sens.



© Courtesy of Valentino
Sous cet angle, la Centrale Montemartini évoque l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg : moins une archive de la mémoire qu’un dispositif de montage dans lequel des images issues de contextes hétérogènes génèrent, précisément par leur rapprochement, des résonances inédites et de nouvelles possibilités d’interprétation.
La déesse Fortuna, la muse Polymnie et la reine Cléopâtre s’élèvent parmi les gigantesques moteurs diesel, les alternateurs, les imposants volants d’inertie et les ponts roulants qui occupent la salle des machines. Ici, le dialogue entre la statuaire antique et l’archéologie industrielle transforme l’une comme l’autre. La pâleur du marbre rencontre l’opacité de la fonte ; la perfection anatomique se mesure à la puissance mécanique ; l’équilibre sculptural se confronte à la monumentalité de l’ingénierie. Chaque présence modifie la perception des autres, faisant naître un paysage où le temps ne se déploie plus comme une simple succession d’événements, mais selon une logique de coexistence et de simultanéité.
La campagne Interferenze prolonge ce principe en le traduisant dans un cadrage visuel qui évoque le langage du cinéma. La lumière traverse l’espace, soudaine et fulgurante. Des fragments de corps, des profils de marbre et de titanesques structures de fer émergent de l’ombre. La légèreté des vêtements se confronte à la gravité de l’acier, tandis que les gestes des corps vivants semblent prolonger ceux figés dans la pierre. À l’arrière-plan, les machines monumentales se dressent silencieusement, presque dissoutes dans l’obscurité qui les enveloppe. Rien ne paraît totalement immobile, mais rien ne bouge réellement.



© Courtesy of Valentino
Dans cette suspension, chaque image organise un champ de relations où corps, vêtements, statues et machines sont mis en tension les uns avec les autres. Le regard ne trouve aucun point focal unique. Il se déplace sans cesse d’un élément à l’autre, suivant une trame d’échos où le sens n’appartient plus aux objets eux-mêmes, mais aux relations qu’ils engendrent. Le concept de montage développé par Sergueï Eisenstein offre ici une grille de lecture particulièrement féconde. Contre une conception linéaire et additive de la composition, le cinéaste soviétique affirme que le sens ne naît pas de la simple somme des éléments, mais de leur collision : du moment où des ordres symboliques divergents sont mis en confrontation. C’est l’étincelle produite par cette rencontre qui rend possible une configuration perceptive inédite, une configuration irréductible à chacun de ses composants pris isolément.
C’est peut-être précisément cela que met en scène Interferenze. Aucune forme ne parle d’elle-même. Les images émergent de leur rencontre avec d’autres images ; la matière advient dans sa relation à d’autres matières, et le temps dans son interférence avec d’autres temporalités. Le sens ne réside pas dans les choses elles-mêmes : il se loge dans l’espace qui se déploie entre elles. C’est précisément là, dans cet interstice où vacillent les classifications conventionnelles, que le visible cesse d’être une simple représentation du monde pour redevenir une force capable de le rendre imaginable. »
Alessandro